mardi 29 décembre 2020

2. Maisons de campagne : Les villages en périphérie intègrent la capitale en 1860

Villa Santos-Dumont, XVème arrondissement

Dans la première partie nous avons pu voir que les maisons de campagne étaient un phénomène social lié notamment à l'industrialisation de la capitale. Nous allons à présent nous intéresser aux lieux concernés par ces constructions atypiques et voir pourquoi ces quartiers ont échappé à l'haussmannisation puis à la « bétonnisation » du paysage parisien.

Vestiges des anciens villages

Selon l'ouvrage d'Yvan Tessier et d'Émile Chomette, Villages et faubourgs de Paris. Entre ville et campagne, ruelles tortueuses, maisons basses et jardins secrets, une ribambelle de villages situés en périphérie de Paris intègrent la capitale en 1860. Nous passons de 12 à 20 arrondissements que nous connaissons encore aujourd'hui.

Avant 1860, Paris était limitée au « Mur des fermiers généraux » où l'on pratiquait l'octroi.

Dès 1860, les nouvelles frontières de Paris se situent au niveau de « l'Enceinte de Thiers », fortification érigée en 1840.

Ces anciens villages qui intègrent la capitale possèdent encore quelques traces qui vont être en totale rupture avec l'urbanisation de Paris. C'est ce que nous allons voir dans ce chapitre.

Montmartre

Rue des Saules, XVIIIème arrondissement

Sur la photo ci-dessus se dresse au centre une maison basse aux volets bleus recouverte en partie par de la feuille de vigne. Selon le PLU, cette maison est typique de l'ancien village de Montmartre.

Au loin, on devine un immeuble haussmannien. À droite, la maison aux haies en bois constitue le cabaret Au Lapin Agile (photo ci-dessous).

Au Lapin Agile, 22, rue des Saules, XVIIIème arrondissement

La juxtaposition de ces maisons avec des immeubles et les rues pavées font le charme de ce quartier très touristique.

Le Moulin de la galette, 83, rue Lepic, XVIIIème arrondissement

Au XXIème siècle, Montmartre constitue le quartier qui a su le mieux préserver son côté village. Cette préservation fait de Montmartre un quartier qui attire énormément de touristes selon l'ouvrage de Pierre Faveton et de Bernard Ladoux, Montmartre. Pigalle et la Nouvelle Athènes.

Selon le reportage de Martin Blanchard, Montmartre, un village à Paris, on apprend que la partie champêtre de Montmartre qui a échappé le plus à l'urbanisation se trouve dans le versant nord de la butte Montmartre, soit derrière la basilique du Sacré-Cœur. Alors que le versant sud, soit la partie qui se trouve du côté des Abbesses, a connu une plus forte urbanisation avec une vue sur Paris, la Seine, etc.

Avant son annexion de 1860, Montmartre avait la particularité de ne pas pratiquer l'octroi. Ceci explique la présence de nombreuses guinguettes et autres cabarets tel que le Moulin de la Galette (photo ci-dessus) que fréquentaient les Parisiens qui venaient prendre un verre et danser.

Le moulin présent au-dessus de l'actuel restaurant constitue l'un des vestiges du village. Le PLU évoque la présence jadis de 13 moulins à Montmartre avant l'annexion.

Selon le site du restaurant, un certain Debray, meunier de profession, décide d'ouvrir une salle de bal. Le Moulin de la Galette a fait l'objet de nombreux tableaux peints par les impressionnistes installés dans le quartier.

La Maison Rose, 2, rue de l'Abreuvoir, XVIIIème arrondissement

Autre lieu typique fréquenté par les artistes durant le XXème siècle (de Maurice Utrillo à Claude Nougaro nous dit le site Internet de son actuel restaurant) : La Maison Rose. Ce lieu nous plonge au début du XXème siècle par sa façade colorée de rose et de vert.

Vignes de Montmartre (vues depuis le musée de Montmartre)

Autre particularité de Montmartre : ses vignes. Selon la documentation du musée de Montmartre, on peut attester la présence de vignes depuis le Moyen-Âge. Au début du XXème siècle, il ne reste plus grand chose et le terrain qui appartient à la Ville de Paris est destiné à l'urbanisation. Une poignée de personnes décide de sauver les quelques vignes restantes en fondant en 1933, le Clos-Montmartre.

Dans cette ambiance de plaisir où l'on aime boire du vin et faire la fête, des aristocrates fortunés se sont fait construire de riches demeures dès le XVIIIème siècle tandis que des populations de condition plus modeste venaient surtout pour y travailler, notamment au moulin ou dans les vignes.

Aujourd'hui, nous disent Pierre Faveton et Bernard Ladoux dans leur ouvrage Montmartre. Pigalle et la Nouvelle Athènes , Montmartre n'est plus un quartier populaire mais attire par son côté village. Outre le mythe du peintre jadis impressionniste qui œuvre aujourd'hui place du Tertre, ce que l'on vend aux touristes est cette « authenticité », ce village préservé de la bétonisation.

Auteuil, Grenelle, Gentilly…

D'autres quartiers de la capitale vont conserver des vestiges de leur ancien village. C'est le cas du quartier d'Auteuil (photo ci-dessous).

35, rue d'Auteuil, XVIème arrondissement

Lorsque vous déambulez dans l'actuelle rue d'Auteuil, outre les nombreux commerces, vous remarquerez les maisons basses qui jouxtent les immeubles de type haussmannien et moderne. Lorsqu'on consulte le PLU, on s'aperçoit que de nombreuses maisons de cette rue sont d'anciens vestiges d'hôtels particuliers aujourd'hui disparus. Au bout de la rue, sur la place se trouve l'église d'Auteuil construite dès 1877 afin de remplacer l'ancienne église du village.

Selon l'ouvrage d'Yvan Tessier et d'Émile Chomette, Villages et faubourg de Paris. Entre ville et campagnes, ruelles tortueuses, maisons basses et jardins secrets, on sait que le numéro 35 de la rue d'Auteuil (photo ci-dessus) abrite au dernier étage les vestiges d'une ancienne poulie qui servait autrefois à monter les charges lourdes…

Nous sommes ici dans la principale rue de l'ancien village d'Auteuil annexé en 1860. Avec le village de Passy juste à côté, ces deux villages donnent naissance au XVIème arrondissement.

En ce qui concerne la numérotation des arrondissements, les communes d'Ivry et de Gentilly devaient former le XVIème arrondissement et l'actuel XVIème devait être le XIIIème arrondissement. À l'époque, l'expression « se marier à la mairie du XIIIe » signifiait vivre en concubinage. L'ancienne commune de Passy a proposé une numérotation en escargot pour y échapper.

69, rue Violet, XVème arrondissement

Qui dit village, dit mairie. Tout près de la place du Commerce dans le XVème arrondissement se trouve l'ancienne mairie de Grenelle (photo ci-dessus).

Selon l'ouvrage de Pierre Langlois, Mémoire des rues. Paris 15ème arrondissement, le quartier autour de la rue Violet et de la place du Commerce n'est qu'une plaine abritant quelques hameaux jusqu'au XVIIIème siècle.

Deux entrepreneurs, Léonard Violet et Alphonse Letellier achètent le terrain afin d'y installer une ville nouvelle en 1823 : Grenelle (ou Beau-Grenelle comme les deux protagonistes aimaient l'appeler). Les entrepreneurs dotent la ville d'un port, créent la rue du Commerce et font construire une église. Le but de ces promoteurs est d'attirer une clientèle plutôt bourgeoise.

Détail de la façade de l'ancienne mairie

La mairie a été construite, selon le PLU, par deux architectes américains Daniel Low et Thomas Wentworth Storrow en 1825. C'est en 1842 que cette demeure de style maniériste est réaménagée par Claude Naissant pour en faire une mairie.

La base Mérimée nous précise que cette bâtisse est classée monument historique.

Square Yvette Chauviré, place du commerce, XVème arrondissement

En 1860, les villages de Grenelle et son rival voisin Vaugirard intègrent la capitale pour former le XVème arrondissement.

1 et 3, place Paul Verlaine, XIIIème arrondissement

Allons faire un tour dans l'ancien village de Gentilly et plus particulièrement place Paul Verlaine dans le XIIIème arrondissement.

Au numéro 1 se dresse une façade rose dont les fenêtres sont entourées de brique rouge. Son toit d'ardoise est pourvu de trois fenêtres en pignon. Au numéro 3, on voit une maison à tourelle. Selon l'ouvrage d'Hélène Hatte et de Valérie Rialland-Addach, Paris. Promenades dans le quartier des Gobelins et de la Butte-aux-Cailles, ces deux maisons cossues sont des vestiges de l'ancien quartier dit du « Petit-Château » du village de Gentilly.

Des terrains peu propices aux immeubles

11, rue Miguel Hidalgo, XIXème arrondissement

Le quartier « de Mouzaïa », anciennement dans le village de Belleville

Baladons-nous à présent dans le quartier appelé plus familièrement quartier « de Mouzaïa » situé dans le XIXème arrondissement.

Sur la photo ci-dessus, on peut admirer un surprenant pavillon bleu rue Miguel Hidalgo. Nous sommes dans l'ancien village de Belleville. La maison est pourvue de pierre au rez-de-chaussée et au premier étage. Au deuxième étage, on voit une frise en forme de damier en brique beige et rouge.

5, rue de la Fraternité, XIXème arrondissement

Selon l'ouvrage de Dominique Détune et de Claudine Hourcadette, Paris. Promenades dans Belleville et Ménilmontant, le quartier « de Mouzaïa » ou plus précisément, le quartier d'Amérique — son nom officiel — abritait environ 25 ha de carrières de gypse dans l'ancienne commune de Belleville. En 1907, on construit la station de métro Danube sur un viaduc car le terrain est beaucoup trop fragile.

Dans ce quartier, vous trouverez l'Œuvre de la bouchée de pain, association qui vient en aide aux plus démunis. La façade jaune a été construite par un certain Georges Dechard en 1912. Le fronton, pourvu de faïence verte, est de style Art nouveau.

Villa Sadi Carnot, XIXème arrondissement

À la fin du XIXème siècle, la qualité du terrain et son faible coût attirent une population d'employés et de petits commerçants. Les premières villas remontent à 1881. Les rues portent alors des noms de fleurs comme la villa des Lilas, puis des noms de présidents de la jeune IIIème république tels qu'Émile Loubet ou Sadi Carnot (photo ci-dessus).

3, rue de la Fraternité, XIXème arrondissement

En 1889, pour fêter le centenaire de la révolution, on crée les rues de la Fraternité (photo ci-dessus), de l'Égalité et de la Liberté (photo ci-dessous).

Toujours selon l'ouvrage Paris. Promenades dans Belleville et Ménilmontant, le pavillon ci-dessus serait inspiré de Deauville.

Rue de l'Égalité, puis au second plan, rue de la Liberté

Dans ces rues, aucun immeuble haussmannien ni aucune tour moderne. Nous sommes ici dans un authentique cocon pavillonnaire.

Villa de Lorraine (angle avec le 22, rue de la Liberté), XIXème arrondissement

Le quartier s'urbanise dans les années 1920-1930 et les maisons de type Art déco commencent à poindre (photo ci-dessus). Chaque maison possède un ou deux étages à cause du terrain ; un jardinet avant et une cour à l'arrière.

Le quartier « de Mouzaïa » est une balade très agréable, très fleurie et où l'on croise des chats. Pas loin, vous pourrez faire une petite halte au parc des Buttes-Chaumont.

Des micros-quartiers

La butte Bergeyre

90, rue Georges Lardennois, XIXème arrondissement

Une fois votre halte au parc des Buttes-Chaumont terminée, jetez un œil sur la butte Bergeyre. Ce tout petit quartier se situe à l'ouest du parc et est accessible depuis un grand escalier rue Mannin ou rue Georges Lardennois. Dans cette dernière, vous croiserez de belles bâtisses comme au numéro 90 où se trouve une façade de type deauvillaise : des colombages et une frise de faïence en forme de damier.

Au rez-de-chaussée, une marquise de tuile abrite des animaux - pour avoir accès à ce détail, vous pouvez consulter la page consacrée aux animaux de compagnie dans l'architecture parisienne (dernière photo de la page).

19, rue Edgar Poe, XIXème arrondissement

Selon l'ouvrage de Dominique Détune et de Claudine Hourcadette, Paris. Promenades dans Belleville et Ménilmontant, le micro-quartier de la butte Bergeyre constitue la seule partie des Buttes-Chaumont à ne pas avoir intégré le parc lors de sa création dans les années 1860-1870.

Au début du XXème siècle, il n'y a pas encore d'habitation car il y a un parc d'attraction appelé les Folles Buttes. Je rappelle ici que nous sommes toujours sur une ancienne carrière de gypse et qu'il est impossible d'« haussmanniser » les logements.

En 1918, on inaugure un stade olympique (en 1924, Paris accueille les jeux olympiques) que l'on nomme stade Robert Bergeyre, rugbyman attiré par le projet mais mort lors de la première guerre mondiale.

Selon l'association des habitants de la butte Bergeyre, l'entretien du stade qui demande trop d'effort dû à l'instabilité du terrain mène à la démolition de l'infrastructure dès 1925.

À cette époque, nous sommes en crise du logement et des lotissements sont construits tel que l'immeuble de style Art déco que l'on voit sur la photo ci-dessus. Ici, point de commerce, juste des habitations à deux ou trois étages, un jardin partagé et un petit espace vert.

La butte Bergeyre est un tout petit îlot ; toutefois, la visite vaut le coup d’œil car située sur une butte, vous aurez une vue magnifique sur Paris et la butte Montmartre.

La cité Florale

Cité florale

Au sein de la cité Florale, dans le XIIIème arrondissement, vous trouverez une zone pavillonnaire dans laquelle règne une ambiance campagnarde.

Rue des Glycines, XIIIème arrondissement

Ce micro-quartier de forme triangulaire est situé dans le quartier dit de la Maison Blanche. Ici, les rues sont en partie pavées et elles portent des noms de fleurs.

Façade d'une maison, rue des Glycines, XIIIème arrondissement

On remarque la présence d'une abondante végétation sur les façades, balcons et entrées. Selon Hélène Hatte et de Valérie Rialland-Addach, Paris. Promenades dans le quartier des Gobelins et de la Butte-aux-Cailles, cet ensemble immobilier a été conçu entre 1925 et 1930 par la société Aédès sur un terrain ne pouvant supporter de lourds immeubles. Ceci explique la présence de maisons faites seulement sur un ou deux étages.

Rue des Volubilis, XIIIème arrondissement

Il faut savoir que tout près de ce micro-quartier se trouvait la Bièvre. Il s'agit d'un affluent de la Seine qui existe toujours en Île-de-France. La partie parisienne qui s'étendait dans les XIIIème et Vème arrondissement a été recouverte en 1912 suite à la grande crue de 1910 selon le site d'À Nous Paris, périodique de la RATP. Sur la Bièvre et son historique, vous pouvez consulter la page Wikipedia.

Cité Florale, XIIIème arrondissement

Le constructeur a essentiellement bâti des logements où dominent la brique et les couleurs pastel telles les photo ci-dessus et dessous.

Cité Florale, XIIIème arrondissement

La maison ci-dessus est de style Art Déco avec son ornementation de couleur verte. Nous sommes en plein milieu des années 1920.

La cité Florale est une balade agréable garantie située non loin de la Butte-aux-Cailles.

Le square des Peupliers

Entrée du square des Peupliers, XIIIème arrondissement

Nous sommes toujours dans le XIIIème arrondissement et plus particulièrement dans le tout petit micro-quartier du square des Peupliers. Les rues sont pavées et l'ensemble forme un triangle.

D'après Paris. Promenades dans le quartier des Gobelins et de la Butte-aux-Cailles, l’îlot a été conçu en 1926.

Square des Peupliers, XIIIème arrondissement

Les rues particulièrement étroites sont piétonnes et offrent un havre de paix et de tranquillité.

Square des Peupliers, XIIIème arrondissement

Tout comme les autres micro-quartiers, les maisons ne sont pas très hautes, plutôt colorées et présentent une abondante végétation qui est très agréable.

Rue du Moulin-des-Prés

90, rue du Moulin-des-Prés, XIIIème arrondissement

Lorsque vous quittez le square des Peupliers, vous tomberez directement sur la rue du Moulin-des-Prés.

Entre le numéro 74bis et le 92, vous pouvez observer un bloc de maisons en pierre meulière du même type que l'on a pu voir rue des Chablis dans le premier chapitre.

D'après Paris. Promenades dans le quartier des Gobelins et de la Butte-aux-Cailles, ces maisons étaient destinées aux employés et ouvriers de la Compagnie des chemins de fer métropolitain.

77, rue du Moulin-des-Prés, XIIIème arrondissement

Ces maisons auraient été construites en 1908 et conçues pour loger les meilleurs agents et ouvriers. On remarque que certaines façades se distinguent par un avant-corps et un toit à la Flandres comme la photo ci-dessus. Ici, la pierre côtoie la brique et de la céramique bleue vient égayer la façade.

Ici, nous sommes toujours dans le quartier de la Maison Blanche, dans l'ancien village de Gentilly où tout près passait la Bièvre.

Pavillons bourgeois

17, rue du Docteur Leray, XIIIème arrondissement

Poursuivons notre balade dans l'ancien village de Gentilly.

Entre la rue du Docteur Leray et la place Jean Delay, vous croiserez quelques curiosités comme la bâtisse représentée ci-dessus.

Ici, nous avons une version plus moderne du style normand sans oublier la petite fenêtre à pignon sous les combles. Cette œuvre daterait de 1921 selon l'ouvrage déjà moult cité sur ce quartier.

Rue Dieulafoy, XIIIème arrondissement

Dans la rue Dieulafoy, vous croiserez un lotissement de maisons de même structure et colorées. Ces maisons auraient été érigées pour abriter la classe moyenne des années 1920. Nous sommes entre la villa bourgeoise et le pavillon de banlieue.

Rue Dieulafoy, XIIIème arrondissement

Selon le site Web de l'atelier Martel (cabinet d'architectes qui aurait restauré l'une des maisons en 2013), ce lotissement aurait été construit en 1921 par Henri Trésal. La mission de l'architecte de l'époque aurait été de construire une juxtaposition de maisons répondant à l'intérieur à de nouvelles normes de confort pour une population relativement aisée.

Selon ce cabinet d'architectes, les différents propriétaires au cours du XXème siècle auraient modernisé et personnalisé leurs habitations sans perdre toutefois une certaine harmonie.

La photo ci-dessus présente des maisons de différentes couleurs certes, néanmoins, chaque façade possède une entrée avec une petite marquise, les fenêtres sont reproduites à l'identique, etc. On remarque que les toits réinterprètent de manière plus moderne les toits d'ardoise typiques du XVIIème siècle.

Un petit air de ressemblance ?

Rue Santos-Dumont, XVème arrondissement

En faisant mes recherches et au fil de mes découvertes, j'ai remarqué une certaine ressemblance entre la chic rue Dieulafoy et le lotissement plus modeste de la rue Santos-Dumont dans le XVème arrondissement. Les maisons sont dupliquées, présentent un toit d'ardoise et une petite marquise vient orner certaines entrées.

Il est probable que cet ensemble soit également d'Henri Trésal. Toutefois, les façades ne sont pas colorées et ne présentent pas de jardinet. Peut-être, est-ce le standing juste en-dessous de celui de la rue Dieulafoy ?

Quittons le XIIIème arrondissement pour le XVIIème arrondissement et plus précisément dans l'ancien village de Batignolles-Monceau, quartier des Épinettes.

22, cité des Fleurs, XVIIème arrondissement

Savez-vous qu'il existe une charmante allée qui relie la rue de la Jonquière à la rue Guy Moquet ?

D'après l'ouvrage de Pierre Faveton et Bernard Ladoux, Montmartre, Pigalle et la Nouvelle Athènes, la cité des Fleurs est une rue dont les maisons ne dépassent pas les trois étages.

Lorsque vous entrez dans la cité, vous quittez le tumulte de l'avenue de Clichy toute proche pour un lieu où respire le calme. De nombreuses maisons de style néogothique et surtout néo-renaissance (comme la photo ci-dessus) bordent cette allée de 320 mètres.

Stéphanie Nedjar dans l'œuvre collective Hameaux, villas et cités de Paris nous explique que cette rue est née d'une spéculation d'Adolphe Bacqueville de la Vasserie et de Jean Edmé Lhenry, deux propriétaires du quartier des Épinettes en 1847. L'objectif de ces propriétaires est de créer un cadre harmonieux entre les différentes maisons. Des normes sont créées : même hauteur, une parfaite symétrie, un jardin obligatoire qui doit obéir à un règlement bien précis (comme l'interdiction de secouer les tapis après 10 heures du matin).

29, cité des Fleurs, XVIIème arrondissement

Selon l'ouvrage Hameaux, villas et cités de Paris, on sait que le projet est également lié aux chemins de fer puisqu'à l'époque se trouvait la gare de marchandises des Batignolles.

Lors de sa création, la cité des Fleurs est une rue campagnarde (je vous recommande la page Wikipedia qui illustre le tableau d'Alfred Sisley qui y a peint un tableau). Même s'il est question de mixité sociale avec la présence de salariés des chemins de fer, les maisons présentent un certain standing. Le numéro 29 présente une riche façade de style néo-renaissance.

29, cité des Fleurs (détail), XVIIème arrondissement

Sur la façade, on remarque la présence de sculptures représentant des anges dans un décor végétal sous le balcon. À gauche, on voit un ange enlaçant une chèvre et à droite, un ange enlace un chien. Les fenêtres sont encadrées de frises et les toits sont en ardoise. Nous sommes face à un hôtel particulier typique du style néo-renaissance. Seuls de riches propriétaires pouvaient se permettre la construction de tels édifices.

33, cité des Fleurs, détail d'une façade, XVIIème arrondissement

La majorité des maisons sont de style néo-renaissance très XIXème siècle (photo ci-dessus), toutefois on trouve exceptionnellement quelques demeures des années 1910, 1920, 1940 et 1950.

42, cité des Fleurs, XVIIème arrondissement

La photo ci-dessus présente une façade blanche pourvue de décoration en mosaïque bleue. On est plus proche du style Art déco.

Pour finir sur les pavillons bourgeois, je vous emmène à Montmartre.

Villa Léandre, XVIIIème arrondissement

La villa Léandre est une petite impasse située à proximité de la très chic avenue Junot.

Cette impasse présente des maisons de différents styles majoritairement construites en brique.

Villa Léandre, détail d'une façade, XVIIIème arrondissement

La plupart des maisons sont à pignons et peuvent nous faire penser à des chalets ou à des maisons de style anglo-normand.

Selon le PLU, les maisons de cette villa datent de 1926 soit l'année de l'ouverture de la voie.

3. La maison de campagne s'exporte en banlieue. L'exemple du Val de Marne, Nogent-sur-Marne et le Perreux-sur-Marne

Bien que ce blog soit consacré à Paris, il m'arrive parfois de faire une petite digression de l'autre côté du périphérique. C'est ce que nous allons voir dans ce chapitre.

Maison régionaliste sur l’Île-de-Beauté, Nogent-sur-Marne

Dans la première partie consacrée aux maisons de campagne à Paris, nous avons vu que l'idée de se faire construire une maison de campagne à Paris était d'abord un phénomène bourgeois. Cette bourgeoisie va aller plus loin en s'accordant une résidence secondaire près de Paris afin d'y résider les beaux jours. Certaines de ses résidences sont visibles encore aujourd'hui notamment dans l'actuel Val de Marne et plus précisément à Nogent-sur-Marne et au Perreux-sur-Marne sur les bords de Marne.

Pour ce chapitre, je me suis essentiellement documentée sur l'ouvrage d'Isabelle Dulhau et de Dominique Hervier, Nogent et le Perreux. L'eldorado en bord de Marne ainsi que sur le site Internet de l'office de tourisme de Nogent-Sur-Marne.

Nogent-le-Perreux, lieu de villégiature

Maison régionaliste sur l’Île-de-Beauté, Nogent-sur-Marne

Il faut savoir que Nogent-sur-Marne et Le Perreux-sur-Marne ne forment qu'une seule commune jusqu'en 1887. La commune de « Nogent-le-Perreux » se situe en bord de Marne et attire les classes aisées.

Entre 1870 et 1920, les maisons situées sur l'actuelle Île-de-Beauté que l'on peut admirer en empruntant la promenade Yvette Horner présentent des caractéristiques des maisons éclectiques et régionalistes. Les deux photos ci-dessus nous montrent une demeure aux pans de bois bleus de style normand. Cette bâtisse construite en 1924 nous dit l'office de tourisme aurait appartenu à un riche industriel qui venait y séjourner l'été.

Maison régionaliste sur l’Île-de-Beauté, Nogent-sur-Marne

Autre exemple de style régionaliste que l'on peut voir sur cette promenade, un édifice construit en 1860 (photo ci-dessus) qui nous fait penser à un chalet suisse avec ses pans de bois et ses toits à pignons. Il s'agirait de la plus vieille maison de l’Île-de-Beauté encore visible aujourd'hui.

Sur les bords de Marne, Le Perreux-sur-Marne

Sous le Second Empire, Nogent-le-Perreux (ainsi qu'une partie du sud-est de la banlieue et plus particulièrement aux bords de la Marne) figure parmi les guides touristiques et autres bottins mondains dans la catégorie « lieu de villégiature ». Les bords de Marne sont un lieu privilégié où respire le calme et où il n'y a point de commerces ni d'usines. Ce territoire va également attirer une plus large population (notamment parisienne) avec ses guinguettes où l'on aime se restaurer et danser pendant les beaux jours (notamment le dimanche depuis la loi du repos dominical de 1906). Il faut aussi imaginer que la Marne est surtout prisée pour se baigner à cette époque et ce jusqu'en 1970, date à laquelle la baignade devient interdite. En outre, les activités comme le canoë-kayak et l'aviron sont pratiquées sur la Marne depuis les années 1850.

 Chalet Montaigne, 38, quai de Champagne, Le-Perreux-sur-Marne

C'est aussi un lieu où l'on aime pratiquer l'équitation comme en Normandie, ce qui peut également expliquer l'inspiration du style normand des maisons. Selon la base Mérimée, le chalet Montaigne est classé Monument Historique et date l'édifice du deuxième quart du XXème siècle.

Lorsque la résidence secondaire devient la résidence principale

18, quai de l'Artois, Le-Perreux-sur-Marne

À partir des années 1900, le pavillon tel qu'on peut le concevoir de nos jours va devenir la norme. La bourgeoisie va avoir tendance à quitter son logement parisien pour vivre dans sa résidence secondaire. Ce phénomène s'explique notamment par le développement des chemins de fer présents depuis les années 1850.

Plusieurs styles vont se côtoyer notamment le style néo-régionaliste revisité tel que la maison située au 18 quai de l'Artois au Perreux-sur-Marne. La maison a été construite en pierre meulière, les toits ont été conçus en tuiles et des pans de bois viennent orner la façade sous forme de frise.

Détail de la façade

On remarque une attention particulière apportée à l'entrée où se trouve une sorte d'auvent. Sur cet auvent, un chat nous souhaite la bienvenue.

Détail de la façade

On sait d'après la céramique que cette demeure a été construite 1905. Nous sommes en pleine période Art nouveau et le thème végétal qui couvre cette céramique est une caractéristique de se style.

51, quai de l'Artois, Le-Perreux-sur-Marne

La plupart des maisons situées sur les quais font face à la Marne comme les maisons normandes font face à la mer… On est dans le même état d'esprit qu'à Paris : on veut la campagne en ville au calme avec son jardinet.

Tout le long de la Marne, vous croiserez de nombreuses maisons en pierre meulière comme celle du n°51 du quai de l'Artois.

Caractéristiques

Plusieurs styles architecturaux vont coexister à Nogent-le-Perreux : le néogothique, l'Art nouveau, puis le modernisme… Toutefois, le style régionaliste prédomine sur les bords de Marne.

Le style chalet

16, quai de Champagne, Le-Perreux-sur-Marne

Tout comme à Paris, le chalet de montagne va inspirer les architectes. Au numéro 16 du quai de Champagne au Perreux-sur-Marne, vous croiserez une maison de villégiature de type chalet datant du dernier quart du XIXème siècle.

La maison est construite entièrement en brique — inspirée du style Louis XIII — et est ornée de pans de bois blancs. Ces pans de bois peuvent nous faire penser au style allemand nous disent Isabelle Dulhau et de Dominique Hervier, dans leur ouvrage Nogent et le Perreux. L'eldorado en bord de Marne. À cela viennent s'ajouter la ferronnerie de couleur bleu ciel, une discrète frise en céramique, des fenêtres en lucarne et des lambrequins qui nous rappellent les chalets.

Détail de la façade

L'emploi de la brique dans ce cas peut être utilisé contre l'érosion, au même titre que pour les villes balnéaires de la côte normande, car la Marne toute proche peut être amenée à déborder …

Le style normand

Chemin de l’Île-de-Beauté, Nogent-sur-Marne

Voici les deux premières maisons que vous pouvez admirer lorsque vous empruntez le chemin de l’Île-de-Beauté à Nogent-sur-Marne. Nous sommes en plein style normand avec ses colombages marrons et bleus.

Le style Deauvillais

35, quai de l'Artois, Le-Perreux-sur-Marne

Sur le quai de l'Artois, au Perreux-sur-Marne, la ville balnéaire de Deauville va inspirer de nombreux architectes (lorsque ce ne sont pas les mêmes architectes qui œuvrent dans les deux régions !) Si l'on compare le 35 quai de l'Artois dans le Val de Marne avec la très chic villa Strassburger de Deauville, on remarque quelques ressemblances comme les pans de bois verts verticaux, l'usage de la tuile marron et surtout la présence du damier.

Villa Strassburger à Deauville

L'éclectisme

19, rue Victor Basch, Nogent-sur-Marne

Lorsque vous sortez de la station de RER de Nogent-sur-Marne et que vous vous dirigez vers la Marne pour vous y promener, vous emprunterez la rue Victor Basch. Il faut savoir que cette rue est en pente et que la maison située au numéro 19 (photo ci-dessus) permet grâce à la hauteur de la rue d'avoir une vue splendide sur la Marne.

Selon l'office de tourisme de la ville de Nogent-sur-Marne, cet imposant édifice daterait de la fin du XIXème siècle. Le sous-sol aurait servi de lieu d'entreposage de barques. Avec ses toits pentus nous admirons en levant la tête, une belle villa de style éclectique.

Détail de la façade

Les propriétaires qui ont fait construire ce bien avaient le sens du détail (une petite sculpture vient orner une fenêtre). Toutefois, ce pavillon semble laissé quelque peu à l'abandon.

Le style rustique

Île-de-Beauté, Nogent-sur-Marne

Autre style que l'on rencontre sur les bords de Marne, le style rustique appelé également style rocailleux. Ce style serait inspiré du romantisme qui met en avant la nature à la fin du XIXème siècle. Les façades des maisons imitent les branches des arbres. La maison présente ci-dessus a vu s'ajouter des volets bleus qui nous font penser aux chalets montagnards.

Île-de-Beauté, Nogent-sur-Marne

Ces maisons aux allures de cabanes de Robinson Crusoé sont légèrement surélevées afin de limiter les risques d'inondations. Très rare, ce type d'architecture se développe peu mais fait parti du paysage de cette ancienne ville de villégiature.

À Paris, le seul édifice que j'ai trouvé dans cet esprit rustique est la maison située place Martin Nadaud dans le XXème arrondissement (photo ci-dessous). Selon le PLU, cette bâtisse construite en 1899 par un certain Charles-Jean Delacroix abrite une crèche laïque. La façade est conçue entièrement en crépi et présente des imitations de branches d'arbres.

3, place Martin Nadaud, XXème arrondissement

Pour conclure sur les maisons de campagne

14, villa de l'Ermitage, XXème arrondissement

Même si vous pouvez toujours vous balader dans de petits coins fleuris à Paris, comme à la villa de l'Ermitage (photo ci-dessus) il n'est pas sûr que ces hameaux, villas et autres cités préservées le soient pour toujours. Selon un article du Parisien, il aurait été question de bétonner le petit espace vert de la butte Bergeyre, le chalet de la rue de Meaux était voué à sa destruction avant que son propriétaire n'intervienne... Qui plus est, les habitations étant construites sur des sols fragiles, nous ne savons pas si elles existeront encore longtemps…

En attendant, profitez des coins de verdure cachés que nous offre la capitale ou ses bords de Marne tout en respectant le calme des lieux car ne l'oublions pas, ce sont des quartiers résidentiels.

dimanche 2 février 2020

Pastiches et anachronismes au XIXe siècle : Introduction et bibliographie

Au cours de mes nombreuses balades dans Paris, j'ai été surprise par certains immeubles qui m'ont semblé au premier abord difficiles à dater car ils donnaient l'impression d'appartenir à des styles architecturaux plus anciens. Il s'agissait en réalité du style éclectique dont nous allons tout de suite voir un exemple.

Vue aérienne de l'Hôtel de Ville (au centre de la photo)
Au centre de la photo, on reconnaît l'Hôtel de Ville, la mairie de Paris dans le centre de la capitale.

Détail de la façade
Sur la façade on remarque la présence de colonnes corinthiennes plutôt classiques ; au premier étage des fenêtres à meneaux couvertes de vitraux et d'abondantes sculptures partout ailleurs.

Les fenêtres à meneaux évoquent le Moyen-Âge, l'abondance des sculptures nous fait penser à la Renaissance et le rez-de-chaussée est très classique. De quel style est-il question ?

Le mélange de tous ces styles est ce que l'on va appeler « éclectisme » ou néo-renaissance et/ou néo-gothique. Cette tendance va se répandre durant tout le XIXème siècle.

Ici, nous sommes dans un décor néo-renaissance car l'Hôtel de Ville — qui était au départ un pavillon Renaissance — va être reconstruit dans les années 1870 suite à l'incendie sous la Commune, nous précise la documentation de l'Hôtel de Ville.

Qu'entendons-nous par XIXème siècle ?

Essentiellement la Monarchie de Juillet (1830-1848), le Second Empire (1852-1870) et une partie de la IIIème République jusqu'en 1914.
L'architecture du XIXème siècle est d'abord une revisite des styles des siècles précédents. On va puiser dans quasiment tous les styles du Moyen-Âge au XVIIIème siècle. C'est à partir des années 1830 que l'on va construire en s'inspirant de la Renaissance puis du Moyen-Âge.

En outre, sous le Second Empire la population parisienne augmente, il faut construire vite et Paris voit apparaître le style haussmannien qui va se développer en parallèle à l’éclectisme. Ces deux grandes tendances vont cohabiter. D'ailleurs, on le voit bien sur la première photo, notamment avec les deux immeubles haussmanniens de forme triangulaire et octogonale qui font face à l'Hôtel de Ville.

On va tellement puiser dans différents styles avec de plus en plus d'imagination que l'on n’hésite pas à pasticher. On s'inspire ? On pastiche ? Parfois les façades sont tellement bien inspirées que l'on ne sait plus vraiment à quelle époque elles appartiennent. Toutefois, il y a des éléments qui vont nous aider à dater une façade. C'est ce que l'on va voir dans ce thème consacré au style néo-renaissance et néo-gothique.

Bibliographie

Pour tout ce qui concerne l'évolution des styles architecturaux et les aspects historiques, je me suis basée essentiellement sur l'ouvrage de Jean-Marc LARBODIÈRE, Les hôtels particuliers parisiens, Reconnaître, Massin Éditeur (2004) ; Paris. 300 façades pour les curieux d'Hélène HATTE et de Frédéric TRAN, Bonneton (2000) ; Les hôtels particuliers de Paris. Du Moyen-Âge à la Belle époque, d'Alexandre GADY. Parigramme (2008).

En ce qui concerne la datation et les architectes, j'ai consulté les annexes des protections patrimoniales du Plan Local de l'Urbanisme (nommé essentiellement « PLU »).

J'ai consulté ponctuellement le Dictionnaire historique des rues de Paris de Jacques HILLAIRET. Les Éditions de Minuit (1963) ; Curiosités de Paris. Inventaire insolite des trésors minuscules de Dominique Lesbros. Parigramme (2012) ; le site consacré à l'architecture Structurae ; la base Mérimée et Wikipedia lorsque les sources sont citées et les plus fiables possibles.

J'ai assisté à la conférence de Gilles PLUM intitulée « La rue et ses façades : l'ornementation est-elle un crime ? », le 19/02/2019 à la bibliothèque de l'Hôtel de Ville de Paris.

Enfin, pour certaines façades, j'ai consulté divers ouvrages et articles suivants:

Sur le 9, rue de Murillo, VIIIème arrondissement :

  • « Le 8e arrondissement. Luxe, prestige et spectacle » de Kervi Le Collen, Paris. De Lutèce à nos jours. n°17 juin/juillet/août 2017.
Sur Charles Dussillon :

Sur l'hôtel Fieubet :

  • À la découverte du Marais, Association pour la Sauvegarde et la Mise en valeur du Paris Historique (2010)

Sur l'hôtel Gaillard :

  • L'hôtel Gaillard, Cité de l'Economie, de Marie-Hélène BAZELAIRE, 2012. Éditions du Patrimoine, Centre des monuments Nationaux et documentation du musée Citéco

Sur la maison Eymonaud :


Sur l'hôtel Pauilhac :

1. Pastiches et anachronismes au XIXe siècle : La confusion des styles

Angle de la rue Pergolèse et du 66-68, avenue Foch, XVIème arrondissement
Selon Jean-Marc Larbodière dans son œuvre intitulée Les hôtels particuliers parisiens c'est à partir de la Restauration que l'on va bâtir de plus en plus. Cette volonté de construction va perdurer jusqu'à la première guerre mondiale soit en 1914.

Des demeures parfois luxueuses vont essaimer surtout dans l'ouest parisien comme l'atteste la photo ci-dessus.

66-68, avenue Foch, vue de l'entrée principale de l'hôtel particulier
De quel style est cet hôtel particulier?

L'édifice du 66-68, avenue Foch est l'œuvre d'Armand Pollet conçu en 1883 selon la documentation du Plan Local de l'Urbanisme (PLU). Avec ses fenêtres encadrées d'ornementations, ses pilastres corinthiens revisités (autour de la fenêtre au centre et à droite), ses colonnes corinthiennes et ses abondantes sculptures, on peut parler de style néo-renaissance. Nous ne sommes pas en pleine Renaissance car on voit des lucarnes au niveau du toit. De plus, l'immeuble est bâti en pierre de taille.

Durant tout le XIXème siècle, on va assister à ce type de mélange en architecture.

La tendance haussmannienne

40, rue Barbet-de-Jouy, VIIème arrondissement
Sous le Second-Empire, Paris va devenir un énorme chantier qui va faire appel à plus de huit millions d'entreprises du bâtiment selon Jean-Marc Larbodière. Jamais la capitale n'a connue jusque là d'aussi grandes transformations. Outre les hôtels particuliers, on construit des mairies, des écoles, des casernes, etc. L'État veut entretenir une nouvelle harmonie visuelle entre immeubles.
Détail de la façade du 40, rue Barbet-de-Jouy
Dans le style haussmannien, on va s'inspirer de l'Antiquité, de la Renaissance italienne, du style Louis XIV, Louis XV et Louis XVI.

Au 40, rue Barbet-de-Jouy on remarque la surabondance des ornementations qui rappellent l'esprit baroque. La Renaissance n'est pas loin non plus avec une façade richement sculptée.
Balcon de l'entrée du 40, rue Barbet-de-Jouy
Cet édifice de 1863 présente également des sculptures animalières notamment le lion qui symbolise la force et une chimère. L'originalité de cette porte d'entrée constitue le balcon situé juste au-dessus de la porte où les animaux font office de cariatides.
Détail du 40, rue Barbet-de-Jouy
Aucun détail n'est oublié car même le réverbère en forme de théière est sophistiqué !
5, avenue Van Dyck, VIIIème arrondissement
Autre exemple d'immeuble haussmannien à l'esprit baroque, l'hôtel Menier situé au 5, avenue Van Dyck. Cet hôtel particulier est accessible par l'une des entrées du parc Monceau ce qui explique la présence de la végétation sur la photo.

Selon la documentation du PLU, l'hôtel Menier aurait été construit dans les années 1872-1874 par l'architecte Henri Parent pour Émile Justin Menier, le célèbre fabriquant de chocolat.

Cet immeuble de trois étages est doté de sculptures attribuées à Jules Dalou. Selon Gilles Plum dans sa conférence intitulée « La rue et ses façades : l'ornementation est-elle un crime ? » au dernier quart du XIXème siècle, on va faire appel à des sculpteurs de renom pour des immeubles d'habitations. Ces ornementations permettent de donner de l'importance à celui qui y habite.
Porte d'entrée de l'hôtel Menier
Dès l'entrée, on voit face à nous un passage ouvert qui nous mène vers les écuries qui s'y trouvaient autrefois.

Détail de l'hôtel Menier

Les fenêtres sont pourvues de balustrades noires et dorées en fer forgé comme au XVIIème siècle. Contrairement aux hôtels particuliers du Grand siècle, les fenêtres ne sont pas pourvues de petits carreaux.
L'hôtel Menier est une illustration de l'hôtel particulier très chic de la deuxième moitié du XIXème siècle.

Le style néo-Louis XV

Façade du 7, rond-point des Champs-Elysées, VIIIème arrondissement

Avec sa façade équilibrée et ses lignes courbées on pourrait parler ici du style Louis XV. Toutefois, l'aspect surchargé notamment autour des fenêtres, de la ferronnerie et la présence des mascarons nous font penser aussi à du baroque nous précise Jean-Marc Larbodière.

Alexandre Gady dans son ouvrage intitulé Les hôtels particuliers de Paris. Du Moyen-Âge à la Belle Époque évoque le style néo-Louis XV pour cet édifice.

Il s'agit ici de l'hôtel d'Espeyran selon le PLU, édifice construit par Henri Parent et son neveu Louis pour une certaine Madame Sabatier d'Espeyran. Jacques Hillairet dans son Dictionnaire historique des rue de Paris nous apprend que la comédienne Sophie Croizette, rivale de Sarah Bernhardt y a habité.

Pastiche du style Louis XIII

24bis, boulevard Saint-Germain, Vème arrondissement
Au 24bis, boulevard Saint-Germain et plus précisément à l'angle de la rue de Poissy se trouve un bâtiment dont la façade présente un mélange de brique et de pierre avec un toit en ardoise. Le PLU date l'édifice de 1889-1893 et est l'œuvre de J. Renaud et Testel. Jean-Marc Larbodière explique dans son ouvrage, Les hôtels particuliers parisiens que la brique fait son grand retour à Paris dans les années 1890.

Fenêtre du 24bis, boulevard Saint-Germain, Vème arrondissement
On peut parler ici d'un style néo-Louis XIII car on reconnaît le style typique du début du XVIIème siècle, c'est-à-dire le mélange de la brique et de la pierre qu'on n'avait plus revu depuis la seconde moitié du Grand siècle. Les lucarnes de la photo ci-dessus nous rappellent celles de l'hôtel de Sully.

Détail du 24bis, boulevard Saint-Germain, Vème arrondissement
Nous ne pouvons pas être au XVIIème siècle compte tenu du décor autour des fenêtres par rapport à ce que l'on connaît de l'époque Louis XIII.

Porte d'entrée du 24bis, boulevard Saint-Germain, Vème arrondissement
De plus, la porte d'entrée (photo ci-dessus) comporte des personnages antiques sculptés et des guirlandes de fruits ce qui n'est pas vraiment fréquent au XVIIème siècle…
Du côté de la rue de Poissy

En observant l'ensemble de cette construction, vous découvrirez une passerelle en métal réalisée à la fin du XIXème siècle nous précise le PLU pour relier l'immeuble du 24bis à l'immeuble mitoyen.

De nos jours, cette adresse abrite la Fédération André Maginot, une association consacrée aux anciens combattants.

Éclectisme : imagination ou manque d'imagination ?

101bis, rue du Ranelagh, XVIème arrondissement
On va puiser dans différents styles avec de plus en plus d'imagination sans hésiter à pasticher les anciens styles.
Détail du 101bis, rue du Ranelagh, XVIème arrondissement
En vous promenant dans la rue du Ranelagh dans le XVIème arrondissement, vous croiserez quelques constructions éclectiques telle que celle située au n°101bis (photos ci-dessus).

Cet édifice de Léon Salvan date de 1898 (l'immeuble est daté). Le PLU évoque un style néo-renaissance. Pourtant, on retrouve des caractéristiques du style Louis XIII (le mélange brique-pierre), des encorbellements et des vitraux colorés comme au Moyen-Âge.

Selon l'ouvrage d'Hélène Hatte et de Frédéric Tran, Paris. 300 façades pour les curieux, ce que l'on va appeler « éclectisme », correspond à l'ensemble de ces mélanges. On n'hésite pas à parler de « néo-gothique » ou de « néo-renaissance ». Ces styles vont être très à la mode durant tout le XIXème siècle. Néanmoins, certains n'hésitent pas à évoquer des pastiches ou tout simplement un manque d'imagination.

L'ouest parisien mis à l'honneur

Tous ces styles « néo » se sont exprimés essentiellement dans l'ouest parisien comme nous l'explique Jean-Marc Larbodière. L'aristocratie a tendance à habiter plus dans le centre, notamment autour du faubourg Saint-Germain alors que la grande bourgeoisie va s'installer plutôt dans l'ouest parisien notamment du côté de Passy, Auteuil ou la Plaine Monceau.

En outre, ces constructions bénéficient aussi bien des nouveaux matériaux que des prouesses technologiques de l'époque à l'intérieur : l'eau courante, le téléphone et le « gaz à tous les étages » font leur apparition. Ces hôtels particuliers haut de gamme vont être les premiers à en bénéficier.

L'ouest parisien : exemple du VIIIème arrondissement

Angle de la rue Rembrandt et du 9, rue de Murillo, VIIIème arrondissement
L'immeuble cossu de la photo ci-dessus illustre l'attirance du VIIIème arrondissement auprès de propriétaires issus du milieu industriel ou financier. De nombreux immeubles luxueux vont être construits tout au long du XIXème siècle à l'instar de nombreux musées et salles de spectacles alors qu'auparavant cet arrondissement était peu urbanisé; c'est ce que nous décrit Kervi Le Collen dans son article intitulé « Le 8e arrondissement. Luxe, prestige et spectacle » dans le magazine Paris. De Lutèce à nos jours (le VIIIème arrondissement comprenant aussi bien le quartier de l'Europe que les Champs-Élysées ou la Plaine Monceau telle que la rue de Murillo). Jean-Marc Larbodière dans son ouvrage Les hôtels particuliers parisiens ajoute que cette bourgeoisie récente a remplacé les aristocrates de l'Ancien régime.
Entrée du 9, rue de Murillo, VIIIème arrondissement
Le site Wikipedia n'hésite pas à employer le terme de néo-Louis XIII pour désigner le style architectural de cet immeuble-hôtel particulier. Selon la photo ci-dessus, la brique colorée demeure le principal matériaux de la façade. Le premier étage est constitué uniquement de fenêtres sous formes d'arcades.
Détail du premier étage de la façade
Ces fenêtres sont pourvues d'une frise colorée aux motifs floraux. Quelques mascarons ornent la frise et à l'angle du côté droit de la cour d'entrée de l'immeuble on distingue un animal fabuleux qui tient un grand « C ». Selon le PLU, l'immeuble aurait été construit en 1870 par l'architecte Gustave Clausse. Ce dernier aurait vécu aux rez-de-chaussée et au premier étage — soit dans la partie recouverte de pierre — et aurait loué les étages supérieurs. D'où la présence de la lettre « C ».

Toujours selon le PLU, cette cour contiendrait des vestiges du palais des Tuileries, notamment sur le mur de gauche mais le public n'y a pas accès.
Détail de la fenêtre du 1er étage à l'angle de la rue de Murillo et de la rue Rembrandt

À l'angle de la rue Rembrandt, une fenêtre en forme de serlienne (= groupe de fenêtres dont celle au centre a la forme d'un arc inspiré du style romain) se distingue par ses décorations en polychrome et d'un mascaron. D'immenses pilastres corinthiens entourent les deux fenêtres de cette façade.

Et ailleurs dans Paris ?

Façade du 44, rue Notre-Dame-Des-Victoires, IIème arrondissement
Peut-on rencontrer du style éclectique en dehors de l'ouest parisien ?

On en trouve dans le centre de Paris mais on dispose de beaucoup moins de témoignages que dans les quartiers chics. De plus, ceux du centre ne sont pas forcément les plus sophistiqués — sauf quelques exceptions. Sur la photo ci-dessus, l'immeuble que nous voyons date des années 1830-1840. Selon le PLU cette façade est typique du style néo-renaissance que l'on peut trouver dans le quartier de la Bourse. Cette façade est pourvue au premier étage d'une suite de colonnes corinthiennes torsadées et chaque étage est doté de frises sculptées.
Porte du 44, rue Notre-Dame-Des-Victoires, IIème arrondissement
Quant à la porte (photo ci-dessus), elle possède de beaux pilastres corinthiens et une imposante sculpture décorative.
16, rue de Mazagran, Xème arrondissement
Autre exemple type le 16, rue de Mazagran dans le Xème arrondissement en plein cœur du quartier des Grands-Boulevards. Le PLU évoque un style néo-gothique tendance Louis XII. La façade date l'édifice de 1842, soit à l'époque où la rue de Mazagran a été créée. Ce que l'on remarque est la présence de décorations qui entourent chaque fenêtre. Les deux premiers étages présentent des quadrillages de fleurs. Quant aux troisième et quatrième étage, on peut voir quelques tous petits mascarons à têtes de chiens.
Porte du 16, rue de Mazagran, Xème arrondissement
Enfin, la porte est dans le même esprit que le reste de la façade. Des demies-colonnettes corinthiennes ornent la porte. Au-dessus de cette porte, on distingue des coquillages.

Selon Alexandre Gady dans son ouvrage intitulé Les hôtels particuliers de Paris. Du Moyen-Age à la Belle époque, le style néo-classique va peu à peu disparaître dans la seconde moitié du XIXème siècle pour laisser plus de place au style néo-renaissance et néo-gothique soit l'éclectisme. Ces deux styles, les plus à la mode, sont abordés dans les deux chapitres suivants.